Automnales

Beaucoup de belles journées à la mi-automne. Et encore quelques ballades dans les environs, pour explorer la campagne, prendre quelques photos, ou tout simplement s’aérer un peu. En ville, la tombée du jour est baignée des odeurs de feu de bois et des mélodies répétitives de la banda filarmonica. Heures propices à la lecture, ou au thé entre voisins…

Andalousie

Première semaine de novembre

Pour changer un peu et pour prendre l’air, nous nous offrons une petite ballade en Andalousie via Barrancos, à l’extrême est du Portugal. Premier arrêt programmé, le castelo de Noudar, classé monument national depuis 1910 et récemment rénové, qui réserve un panorama imprenable sur la frontière espagnole. Après une dizaine de kilomètres de mauvaise piste depuis Barrancos, nous arrivons enfin au château, bien après la tombée de la nuit, pensant profiter du paysage au matin… Finalement, la visibilité nocturne s’est révélée bien meilleure, malgré le manque de luminosité. Le brouillard matinal, très épais, a sans doute attendu l’après-midi pour se lever. Pas nous. Nous visitons tout de même l’édifice, dans une purée de poix pas si inhabituelle pour la saison, comme dit le guide, pas trop débordé par le nombre de visiteurs.

De part sa proximité avec l’Espagne et son éloignement relatif, le village de Barrancos a la réputation d’être différent du reste de l’Alentejo. Quelques racontars circulent, pour la plupart invérifiables, sur les bizarreries régionales. Il existe bien un patois local, le barranquenho, mélange de portugais et d’espagnol, que les autochtones baragouinent uniquement entre eux. Dans certains cafés, une horloge marque l’heure portugaise, l’autre l’heure espagnole, mais les pâtisseries ont un fort caractère lusitanien. En dehors de tout ça, le bled est assez accueillant et plutôt joli, les maisons courant le long d’une crête bien orientée.

De l’autre côté de la frontière s’ouvre une Andalousie toute en relief. La “Sierra da Aracena” et “Los Picos de Aroche” sont classés parc naturel. Ainsi,dans la montagne, nous faisons vite la rencontre de “el buitre negro”, un charmant volatile de trois mètres d’envergure. C’est le plus grand rapace d’Espagne.

Déjeuner sur le pouce à Aroche et visite en règle. C’est l’heure de la sieste, mais le village ne doit pas plus fourmiller d’activité à d’autres heures, ça sent la campagne par ici. En tout cas, il est particulièrement beau, rien à voir avec Rosal de la Fronteira, son pâle voisin, où nous nous fournissons souvent en “gasolina”.

Dans l’après midi, nous empruntons le chemin forestier en direction de Cabeza das Rubias, plus de vingt kilomètres sans bitume. Le paysage est superbe dans les collines. Attention à ne pas écraser de “pata negra” de trois cent kilos qui se baladent sur la chaussée et qui manifestent une forme d’affection inhabituelle pour les vieux véhicules volkswagen. Quelques haltes pour profiter de la nature, et arrêt sur les hauteurs pour passer la nuit. Bivouac à proximité d’un sommet signalé comme le refuge habituel des grands oiseaux cités précedemment.

Malgré notre insistance, nous ne ferons qu’apercevoir les silhouettes des aigles le soir. Au matin, nous dérangeons deux biches dans le sous-bois, et un saca rabo* sur le chemin, mais les rapaces ne sont pas au rendez-vous. Tant pis.

Comme le temps se gâte, nous reprenons la direction de Serpa, et nous passons une troisième nuit à l’extérieur dans un endroit sympa et bien connu, du côté de V. N. de São Bento.

*Saca rabo : c’est un petit mammifère très local parfois assimilé et sans doute à tort à la mangouste.

octobre

A Serpa, le quotidien, loin du stress et de l’agitation, est tout au rythme de la saison. Les journées, plus courtes, restent très ensoleillées et douces. Les quelques pluies ont redonné des couleurs à la campagne. Les terres brunes fraîchement labourées se sont parées de verdure. Quelques fleurs égayent l’herbe grasse. Les animaux sauvages se montrent plus souvent : cerfs (nous en avons vu une douzaine sur la route de Ficalho il y a peu), sangliers, lièvres en tenues multicolores. Beaucoup d’oiseaux, habituelles perdrix, merles et choucas, mais aussi hérons et huppes et autres martins-pêcheurs. Seules les cigognes n’ont pas encore amorcé leur retour.

Sur la table, les olives nouvelles cotoîent le chouriço de porco preto. Au repas du soir, la traditionnelle açorda, un bouillon de morue à l’ail et la coriandre, accompagnée de larges tranches de pain alentejan. De temps en temps, une bouteille de vin de Pias à la saveur corsée accompagne le dîner. Du côté des douceurs, des grenades aux pépites précieuses, la marmelade de coings de la maison, le premier requeijão* de la casa Bule copieusement recouvert de miel.

A part ça? Pas beaucoup d’événements particuliers, sans que le besoin de mouvement se fasse vraiment sentir. Le retour de l’activité à la fromagerie a ramené les conversations de pas de porte, ou le café partagé à la pause déjeuner. Une petite crève de temps en temps, rien de grave. Surtout un vrai bonheur de vivre ici, maintenant.

*équivalent de la ricotta.

Deux… rayons de soleil

On attendait de la pluie pour toute la semaine. Les bulletins météos étaient unanimes. Elles ont dû emporter le soleil dans leurs valises car il n’a plu que dimanche. A moins que ce ne soit grâce à l’entrée tant attendue au Portugal du nouveau tube de William Baldé sur une clé « uzbe », ce qui revient au même, d’ailleurs… Hier nos amis du Portugal Aurélie et Christophe se réjouissaient gentiment de notre veine météorologique, estimant que payer 200 euros d’avion pour jouer aux cartes toute la semaine dans 40m2 aurait été une bonne raison de l’avoir mauvaise. Pourtant, notre journée de déluge fût sans conteste aussi agréable que les autres, et donc les prévisions auraient pu s’avérer exactes que je n’en aurais pas été gênée outre mesure. Raph ayant justement choisi cette semaine pour déclarer enfin la méchante otite qui le guettait depuis plusieurs… années, il fallait bien passer quelque temps dans la maison pour nous honorer de sa présence et pouvoir le bichonner un peu.

Nos virées étaient toutes très belles, même à 3 -région oblige. Et puis il faut bien que je montre à ma maman et ma « soeurette » ce qui est bien, ou beau, ou différent, enfin pourquoi on a choisi de vivre ici… Malgré cela, j’ai bien du mal à résumer cette semaine en me contentant d’énumérer une simple série de faits, car l’essentiel resterait entre les lignes. De beaux moments, il y en a eu à la pelle, et tous sont à mes yeux également dignes d’être gardés en mémoire : le mot lancé sans y penser, la chanson réécoutée pour la 638ème fois, comme la sortie inédite où le ciel avait une couleur que personne n’avait jamais vue. Les nouveautés de chacun, les « dernières dépêches », les émotions toutes fraîches, comme les traits de caractère immuables, ou les choses qu’on aime toujours depuis l’âge de 3 ans… l’inchangé, quoi, mais en bien. Comme ma cousine Maud qui grave « Les 3 cloches » sur une compile de vacances.

Je m’attarderai alors simplement sur quelques images parmi la multitude désordonnée qui me reste en tête… Par exemple leur enthousiasme en arrivant à Lisbonne, malgré la fatigue du voyage, à nous suivre dans les quartiers qu’on aime et même le tram 28, pour ensuite roupiller comme des marmottes dans notre « lit roulant » pendant toute le durée du trajet vers Serpa. Ou l’arrivée à la maison, tard ce même soir, où Raph et moi avons eu droit à quelques cadeaux tout simples, mais qui nous rappellent ce qu’on aime bien en France : le parfum d’un savon de Marseille 72% d’huile d’olive, des navettes provençales, du thé à l’orange, un film avec Jacques Brel… Le lendemain matin, rencontre avec Ana, notre voisine fromagère. Comme prévu, il ne lui a pas fallu plus de 10 minutes pour faire partie de la famille : discussion de dames avec maman (« Où avez-vous acheté votre pantalon ? »), et cueillette d’Aurélie au réveil avec un oeil malicieux et des « pupias » à la cannelle qui auront fini par passer les frontières.

Le lac de Vila Nova pour nous toutes seules et les photos débiles, les perdrix et les lapins qui détalent dans le « campo », les longs trajets en combi où l’envie de discuter et de profiter du paysage nous disputent au goût de la sieste mobile.
L’immanquable village perché de Monsaraz, dont la beauté continue de laisser sans voix, son magique coucher de soleil et ses fous rires au restaurant, lorsque j’évoque le caractère « montagneux » du paysage alentejan (se renseigner sur ce sujet), ou que maman, dans un bel effort linguistique, se trompe en voulant commander son fromage et demande un plateau de poisson au serveur éberlué, entre l’escalope de veau et le gâteau au chocolat. Les longues discussions du soir, les parties de tarot plus ou moins cohérentes, les bons repas de maman (Raph est toujours aussi bon dans le domaine, mais vous savez ce que c’est…). Nos ouailles qui comme en 40 déclament à tue-tête l’intégralité de la discographie des Beatles.

Ce fameux jour de pluie diluvienne qui a débuté en voyant notre appartement se transformer en salon de beauté, et l’enfermement prolongé ayant eu raison de nos capacités intellectuelles, s’est terminé le nez plongé dans Biba pendant toute la soirée, à chercher à quelle fille Aurélie rêvait de ressembler.

Enfin, comment oublier la (re)découverte du Fado dans un petit resto d’Evora, musique portugaise par excellence et éternelle révélation qui vient tôt ou tard pour peu qu’on ait du coeur ? Pour Aurélie, qui n’y était pas vraiment préparée, la révélation fût double ce soir-là, et on ne sait toujours pas vraiment lequel, de la musique ou du musicien, provoqua le coup de foudre pour l’autre…

Je passerai sur le vide qu’a laissé leur départ, mais c’est étrange, je viens à peine de réaliser que nous étions vraiment partis, et partis loin. Pas de raison d’être très triste, bien sûr, mais drôle de vague à l’âme quand même. Enfin, il suffit de se bouger un peu et ne pas trop traîner du côté de la gare routière, du moins pour un temps.

C’est drôle, on dirait qu’il va pleuvoir…

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